TRUMP ET LES RESEAUX SOCIAUX : ENTRE IMMUNITE ET LIBERTE D’EXPRESSION

Lorsque l’on décrit Donald Trump, on se doit d’évoquer son amour pour les réseaux sociaux. Mais comme toute relation, celle-ci connaît des vicissitudes. Exerçant avec grand plaisir son droit à la liberté d’expression sur Internet, le président américain semblait au-dessus des conditions d’utilisation des plateformes. Or depuis quelques mois, ce passe-droit s’effrite. Ses tweets et ses snaps ont vu leur visibilité réduite face au pouvoir de la modération. Trump décide de contre-attaquer avec un nouveau décret visant à lever l’impunité des réseaux sociaux face aux propos publiés chaque jour sur leur plateforme.

Cette bataille n’est plus seulement une affaire de mauvais tweets : il est aussi question de liberté d’expression. Revenons ensemble sur les rebondissements de ces derniers mois et sur leurs conséquences à venir.

         Twitter fait un pas supplémentaire vers la modération du monde politique

Une mention « média manipulé » 

Après avoir interdit la diffusion de publicités politiques en novembre 2019, Twitter fait un pas de plus vers la modération de ses contenus. La plateforme a ajouté une mention “média manipulé ” à une vidéo publiée en mars 2020, par Dan Scavino, directeur des réseaux sociaux et assistant du président américain.

Celle-ci montrait Joe Biden affirmer : « Excusez-moi, nous ne pouvons que réélire Donald Trump1». Joe Biden étant le concurrent politique de Donald Trump, on ne peut que s’interroger face à ses propos. 

L’équipe de Donald Trump a coupé les propos originaux au montage, modifiant complètement leur sens. Voici sa déclaration initiale : « Excusez-moi, nous ne pouvons que réélire Donald Trump si nous jetons du feu sur les uns les autres. Il faut que ce soit une campagne positive 1 ».

Si Twitter n’avait pas ajouté cette mention, des internautes auraient pu croire à ces paroles transformées. Cette modération n’est pas à prendre à la légère puisque c’est la première intervention du réseau social. 

Des paroles muselées 

En mai 2020, Georges Floyd, afro-américain est décédé suite à des brutalités policières. Des manifestations ont alors eu lieu dans tout le pays, puis dans le monde entier. Elles rappellent que le racisme est perpétuellement présent et que toutes les vies comptent, peu importe la couleur de peau. Les protestations n’ont pas toujours été pacifistes et quelques villes américaines ont fait l’objet de violences et de pillages. 

En réponse, Donald Trump a réagi sur Twitter en diffusant ce message : “[…] when the looting starts, the shootingstarts 2“, soit en français : « si les pillages commencent, les tirs commencent ».

Twitter a choisit d’en réduire la visibilité. Il l’a remplacé par un message expliquant avoir caché le tweet, car il faisait l’apologie de la violence. Il reste tout de même visible si l’on clique sur le bouton « voir », mais il est impossible de le commenter ou de le liker. En cas de retweet, le message initial reste dissimulé derrière les explications du réseau social.

Copie d'écran d'un tweet de Donald Trump, modéré par Twitter.

De son côté, Snapchat amoindrit également la visibilité des snaps du président américain. Même si ses publications demeurent visibles lors d’une recherche ou pour les abonnés à son compte, la plateforme n’en fera plus la promotion gratuite sur Discover (un fil comprenant des nouveautés, des recommandations, des publications de célébrités ou de médias). Cela représente un véritable coup dur pour le président américain, véritable addict aux likes et aux retweets. 

➡️ Si je résume, ce sont donc deux tweets et des snaps modérés par les plateformes en quelques mois. Le camp républicain a ressenti ces actions comme de véritables affronts. Il n’en faut pas plus pour le président américain pour contre-attaquer. 

Trump passe à l’offensive avec un décret

Un décret pour « responsabiliser » les réseaux sociaux 

Vexé par l’intervention des plateformes dans ses publications, le président américain a décidé de passer à l’offensive. Il a choisit de rééxaminer la section 230 du Communications Decency Act, datant de 1996 et définissant les responsabilités des réseaux sociaux. 

Aujourd’hui, cette loi permet aux différentes plateformes de ne pas être poursuivies pour les propos publiés sur leur site par leurs utilisateurs. Elles peuvent également masquer un contenu jugé “ offensant ” ou relatant de fausses informations. 

Selon Donald Trump, les réseaux sociaux n’en font qu’à leur tête et « les républicains estiment que les plateformes de médias sociaux font taire la voix des conservateurs3 ». Il faut donc « les réglementer fortement, ou les fermer, avant de permettre que cela ne prenne trop d’ampleur3».

Les républicains ne sont pas les seuls à être favorables à ce traité. Beaucoup jugent la loi comme trop ancienne pour représenter la réalité d’aujourd’hui. C’est le cas notamment de Joe Biden (candidat démocrate) ou encore de Bernie Sanders (sénateur et ancien candidat démocrate), qui déclarait lors de sa campagne aux primaires américaines, vouloir travailler « […] avec des experts et des défenseurs de libertés pour garantir que ces grandes entreprises soient tenues responsables lorsque des contenus offensants seront publiés, tout en protégeant le droit fondamental de la liberté d’expression3 ». 

Beaucoup d’internautes se sentent protégés derrière leur pseudonyme et en profitent pour dénigrer, harceler, abuser de la confiance d’autrui…. Mais, peut-on modérer la quantité astronomique de contenus publiés chaque jour ? Il faudrait avant tout responsabiliser chaque individu et cela passe notamment par les plateformes.

Une attaque contre la liberté d’expression ?

Twitter, principalement remis en cause par le président américain, s’est évidemment insurgé devant ce nouveau décret. Il se dit inquiet pour la suite : « La section 230 protège la liberté d’expression. Elle est régie par des valeurs démocratiques. Les tentatives du président de la révoquer unilatéralement menacent l’avenir de la liberté d’expression en ligne et plus globalement d’Internet4 ».

Le Centre pour la Démocratie et la Technologie [CDT] a rejoint les propos de la plateforme et a porté plainte contre ce décret, arguant que « le gouvernement ne peut et ne doit pas forcer les intermédiaires en ligne à modérer le discours selon les caprices du président. Le blocage de cet ordre est crucial pour protéger la liberté d’expression et poursuivre un travail important pour garantir l’intégrité des élections de 20205 ».

Néanmoins, il va être très difficile de mettre en place une réglementation contre les réseaux sociaux. Ce décret, rédigé sous forme de représailles contre Twitter, serait probablement jugé inconstitutionnel. Dans le cas contraire, il faudrait de nouveau analyser la loi fédérale, rédiger de nouveaux règlements, les voter… Ceci remettrait également en cause la jurisprudence américaine. 

Le chemin semble parsemé d’embûches et se terminer en impasse. Une seule question demeure : Trump possédait-il un passe-droit durant toutes ces années ?

La fin d’une immunité pour Donald Trump ?

Cette soudaine modération de Trump a soulevé quelques interrogations comme on a pu le voir jusqu’à présent. Parlons maintenant du rôle des algorithmes. Ne vous inquiétez pas, je vais faire simple.

En informatique, on dit souvent qu’un programme est impartial puisque tous ses utilisateurs sont soumis au même algorithme. Imaginons que vous publiez les mêmes messages qu’un autre individu sur le même réseau social. Ceux-ci comportent des injures raciales. Normalement, vous devriez tous les deux avoir des sanctions. 

Or il semblerait que Donald Trump était une exception. En effet, on ne compte pas le nombre de messages publiés au quotidien comportant des détails douteux, des injures… qui n’ont pas été modérés jusqu’à maintenant.

Un utilisateur a souhaité en avoir le cœur net en reproduisant les tweets du président américain sur son compte « SuspendThePres ».

Les conclusions sont formelles : Trump possède une immunité. Twitter a désactivé le compte « jumeau » au bout de seulement trois jours ! Pour éviter une désactivation définitive, l’utilisateur devait supprimer le tweet violant les conditions d’utilisations. Le même qui a été modéré sur le compte du président. 

Suite à ce constat, Twitter a répondu accorder une dérogation aux « célébrités d’intérêt public ». Mais, quels sont les critères pour appartenir à ce « clan » ? N’est-il pas plus grave de laisser le leader d’une communauté inciter à la haine à travers ses publications ?

Conclusion

Pour conclure, le passe-droit acquis par Donald Trump semble se fissurer peu à peu. Les réseaux sociaux se souviennent de l’affaire Cambridge Analytica et ne veulent pas faire l’objet d’un nouveau scandale politique. 

Or, en commençant à modérer le compte du président américain, Twitter, puis Snapchat se sont attirés les foudres des Républicains, signant un décret visant à lever leur immunité et à revoir leurs devoirs.

Avec ce décret, nous nous tournons donc vers la possibilité que les réseaux sociaux modèrent de plus en plus les messages, allant même jusqu’à l’excès, de peur de subir des sanctions. 

D’un autre côté, modérer les messages de Trump, si choquants soient-ils, n’est-il pas également toucher à la liberté d’expression ? C’est peut-être donner davantage de visibilité au camp démocrate, alors que les élections américaines se tiendront en novembre 2020. Se pose la question de l’impartialité politique de ces plateformes et surtout du calendrier. Pourquoi modérer aujourd’hui ? Si un démocrate avait tenu les mêmes propos, ceux-ci auraient-ils été modérés eux aussi ?

En France, le CSA veille à ce que tous les partis possèdent le même temps d’antenne. Transposons cette situation sur Internet. Est-ce qu’Emmanuel Macron avait la même visibilité sur le fil Discover de Snapchat que son concurrent Benoît Hamon par exemple ? N’est-il pas aisé de favoriser un candidat par le biais d’un algorithme ? 

Enfin, dissimuler certains messages de Trump, n’est-il pas non plus ne pas faire confiance aux utilisateurs ? C’est ne pas leur laisser la possibilité de penser par eux-mêmes, d’exercer leur libre arbitre. N’oublions pas que pour se forger une opinion, il faut étudier toutes les facettes d’une même personne. Cacher les messages incitant à la violence d’un candidat serait dissimuler ce trait de caractère à la population. 

Les événements de ces derniers mois soulèvent un grand nombre de questions comme vous pouvez le constater. Sans évoquer vos convictions politiques, que pensez-vous du rôle des réseaux sociaux dans la modération ?

Sources

1.“Twitter pointe du doigt une vidéo ‘manipulée’ de Joe Biden postée par un pro-Trump.” LCI. Accessed July 30, 2020. https://www.lci.fr/international/twitter-pointe-du-doigt-une-video-manipulee-de-joe-biden-postee-par-un-pro-donald-trump-election-americaine-2147551.html.

2. Trump, Donald. “Donald J. Trump Sur Twitter : ‘….These THUGS Are Dishonoring the Memory of George Floyd, and I Won’t Let That Happen. Just Spoke to Governor Tim Walz and Told Him That the Military Is with Him All the Way. Any Difficulty and We Will Assume Control but, When the Looting Starts, the Shooting Starts. Thank You!’ / Twitter.” Twitter. Accessed July 30, 2020. https://twitter.com/realDonaldTrump/status/1266231100780744704.

3. “La bataille de Donald Trump contre Twitter.” Siècle Digital, May 31, 2020. https://siecledigital.fr/2020/05/31/la-bataille-de-donald-trump-contre-twitter/.

4. Twitter Public Policy sur Twitter : “This EO is a reactionary and politicized approach to a landmark law. #Section230 protects American innovation and freedom of expression, and it’s underpinned by democratic values. Attempts to unilaterally erode it threaten the future of online speech and Internet freedoms.” / Twitter [Internet]. Twitter. [cited 2020 Jul 30]. Available from: https://twitter.com/Policy/status/1266170586197262337

5. Loynard, Amélie. “Le Décret de Donald Trump visant les réseaux sociaux déjà attaqué en justice.” Presse-citron (blog), June 3, 2020. https://www.presse-citron.net/le-decret-de-donald-trump-visant-les-reseaux-sociaux-deja-attaque-en-justice/.

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